2 JUIN : Brutale ou lente, la prostitution est une mort.

2 juin 2022 – International day of remembrance for women who died in prostitution.

Brutale ou lente, la prostitution est une mort. Certaines ne reviennent jamais. Cette nuit, Sélénée a peint cette image, pendant que nous préparions cette journée internationale en mémoire de celles qui ne reviendront pas.

Je la regardais peindre ce visage qui lui ressemble, qui nous ressemble à toutes, et les prénoms des mortes tournaient en boucle dans ma tête. Cheryl, Zineb, Aneta, Amanda, Hanane, Valérie, Alma, Kelly, Louise, Jessica, Hope… Hope. Je cherchais les mots pour vous dire ce que cette journée représente pour moi mais je n’y arrivais pas, je me sentais juste épuisée.

Ce matin, je me suis réveillée avec un appel glaçant, celui d’une femme terrifiée qui voulait savoir si j’avais des nouvelles de sa jeune sœur disparue depuis plusieurs jours. Elle m’a raconté qu’elle avait passé la nuit avec la police, qui avait fouillé les tentes de la colline du crack pour tenter de la retrouver. Je n’avais rien de rassurant à lui dire, sinon que j’allais écrire aux personnes susceptibles de lui avoir parlé et que je reviendrais vers elle si j’obtenais des informations. Un appel de routine.

Pendant que je parlais à cette femme, la peinture de Sélénée étalée sur le plancher accrochait mon regard. J’ai terminé l’appel et marqué un temps d’arrêt, en priant je ne sais quoi pour que le prénom de la jeune fille ne rejoigne jamais cette liste insupportable, en sachant que c’était peut-être déjà le cas. Et puis je suis partie travailler, toujours à la recherche de mes mots tout au long du trajet.

Cela fait dix ans jour pour jour que je porte en moi une blessure qui ne se referme pas. Je fais partie de celles qui sont restées pour vous raconter ce que nous avons vu là-bas et ce que ça signifie de devoir vivre avec ça.

L’année dernière, je vous ai parlé de Nina, de sa beauté, de sa puissance, de son humour, de son génie. Elle m’a sauvée deux fois : la première, en me transmettant assez de lumière pour tenir au plus profond de l’obscurité, la seconde quand ils me l’ont prise, en me donnant l’impulsion de m’enfuir. Depuis dix ans, je vis sans elle et j’essaie de guérir.

Aujourd’hui, je voulais vous parler de ce deuil si particulier. Pleurer une personne aimée est toujours une épreuve. Mais j’aimerais que vous compreniez, que vous essayiez d’imaginer ce que l’on ressent quand l’horreur s’ajoute à l’horreur.

Je crois qu’au milieu de ce cauchemar, elle représentait la dernière part d’humanité que j’étais parvenue à sauvegarder au fond de moi. Elle était la dernière source de beauté, la raison pour laquelle je devais m’accrocher, le remède pour oublier, durant quelques instants, tout ce qui s’était passé avant et tout ce qui allait arriver.

Et puis, on l’a retrouvée morte. J’ai mis des années à assembler, pièce par pièce, un semblant d’explication à cette incompréhensible réalité. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée seule alors même que le cauchemar redoublait d’intensité.

Cette mort m’avait été annoncée quelques jours auparavant. Comment croire une chose pareille ? Je n’ai pas réussi, et en même temps je savais qu’ils ne bluffaient pas.

Ils l’ont tuée, d’abord parce qu’ils le pouvaient, parce que c’était facile de faire disparaître une jeune femme isolée et toxicomane. Ils l’ont tuée ensuite parce qu’elle n’était pas sage, ni docile, ni silencieuse. Elle voulait me protéger, elle n’avait pas peur d’eux et représentait une menace à leurs yeux. En même temps, c’était leur façon de m’adresser un message, de me montrer l’étendue de leur pouvoir et de leur indifférence. Combien de fois nous avaient-ils répété que nous n’étions rien de plus que des marchandises ? Une marchandise abîmée, on s’en débarrasse, c’est tout. Sa mort leur a permis, enfin, de me briser pour de bon et de s’assurer mon silence.

Pendant très longtemps, sans vraiment en avoir conscience, j’ai vécu avec le sentiment qu’elle était toujours piégée là-bas, hors d’atteinte. J’ai vécu avec le poids monstrueux de cette sensation qu’ils étaient en train de la torturer à chaque seconde et que je ne pouvais pas aller la chercher. J’ai vécu avec la culpabilité d’avoir réussi à m’enfuir, puis à reconstruire une vie sans elle.

J’ai lutté contre ma culpabilité de survivante en m’engageant corps et âme auprès de celles pour qui il existe encore un espoir. La seule chose qui comptait, c’était d’arracher une victime aux griffes de ses bourreaux, à chaque fois que possible. J’ai pris des risques en partageant mon histoire, pour éviter, peut-être, à quelques-unes de tomber dans le piège ou leur permettre d’en sortir avant qu’il ne soit trop tard. Parfois, j’ai eu envie de me reposer quelque part, de laisser enfin l’horreur derrière moi. Mais j’ai continué à me confronter à cette réalité que personne ne veut voir, à noter les prénoms des mortes les uns derrière les autres comme des perles sur un fil et j’ai porté ce collier jour après jour.

Aujourd’hui je ne me déteste plus d’être restée en vie. Je crois que je mérite les belles choses qui font désormais partie de mon quotidien. Je me suis habituée aux flash-backs qui parasitent mes journées et aux soudaines montées de terreur, j’ai appris à les dompter.

Cependant, il reste une chose que je ne pourrai jamais accepter, qui me déchire de l’intérieur et m’interdit de tourner la page. C’est surtout sur cette dimension que j’aimerais insister maintenant, parce qu’elle vous concerne aussi, parce qu’elle est politique.

Depuis quelques années, les défenseurs des proxénètes et des clients directement responsables des vies brisées dont je vous parle ont envahi les médias, la culture, le social, les milieux politiques et militants, y compris ceux qui se prétendent féministes.

Je me demande encore comment autant de personnes peuvent avaler, acclamer et recracher les discours simplistes autour de ce qu’ils appellent le « travail du sexe ». J’ignore comment ces personnes se débrouillent avec leur conscience lorsqu’elles choisissent d’occulter la violence extrême et flagrante que vivent l’immense majorité des femmes prostituées pour n’écouter qu’une minorité privilégiée soi-disant satisfaite de monnayer « librement » leur sexualité. Et encore, pour celles qui l’ont vécu dans leur chair, les mensonges contenus dans les discours de celles-ci crèvent les yeux.

Naïveté coupable, paresse ou malhonnêteté intellectuelle, absence totale d’empathie, lâcheté ? Quelles qu’en soient les raisons, c’est d’une indécence crasse.

À chaque fois qu’un article qualifie ce que nous avons vécu de « travail », je le vis comme du négationnisme, à chaque fois qu’une victime de prostitution est appelée « travailleuse du sexe », je le vis comme un crachat au visage de toutes nos mortes. Et chaque prise de position en faveur de l’idéologie des proxénètes est une trahison impardonnable envers les survivantes.

Non seulement, ce contexte qui normalise la violence prostitutionnelle jusque dans les lieux féministes me rend terriblement inquiète pour la nouvelle génération, qui est ainsi on ne peut mieux préparée à servir de chair fraîche à tous les clients violeurs et de marchandise aux proxénètes, mais faire mon deuil dans ces circonstances est une tâche impossible.

J’ai revu récemment une vidéo dans laquelle la maman de Marie Trintignant exprimait sa colère vis-à-vis du meurtrier de sa fille, fraîchement libéré après quatre ans de prison et reprenant tranquillement sa carrière. Elle disait ce que cela lui faisait, de voir cet homme sur scène, acclamé par des foules. Elle disait qu’il lui était intolérable que cet homme puisse être applaudi par qui que ce soit.

Cette interview m’a rappelé la manifestation du 25 novembre, organisée par la maison des femmes de Montreuil. Ce soir-là, j’ai assisté au discours d’un groupe de femmes qui hurlaient qu’en ce jour dédié à lutte contre les violences faites aux femmes, la priorité devait être la reconnaissance du « travail du sexe ». Sur le parvis, la foule entière a acclamé ces paroles. Ce soir-là, j’étais présente au sein d’une foule qui acclamait la revendication première des proxénètes, et sur la scène, j’ai vu le meurtrier de Nina savourer l’ovation.

Nous avons créé cette journée en mémoire des femmes qui ont perdu leur vie, piégées par une industrie criminelle qui se nourrit du trafic d’êtres humains.

J’aimerais que vous pensiez à elles et à toutes celles qui les pleurent : Nina, Cheryl, Zineb, Amanda, Hanane, Valérie, Alma, Kelly, Louise, Jessica, Hope… Hope.

.Daria

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