Robin d’Angelo : une stratégie réglementariste

5 novembre 2020 Écrit par Daria Khovanka et Joana Vrillaud Lecture 10 min


A l’heure où le débat sur la pornographie commence à prendre de l’ampleur en France suite à l’ouverture d’une enquête contre le site Jacquie & Michel, puis à l’arrestation de plusieurs “producteurs” proxénètes grâce au signalement par trois associations féministes, le lobby de la prostitution filmée s’organise pour parer les coups des abolitionnistes.

Nous allons analyser ensemble la manière dont les médias ont communiqué sur le sujet depuis l’ouverture de cette enquête afin de cerner la stratégie des défenseurs de la porno-prostitution, notamment à travers l’exemple de Robin d’Angelo.

Robin d’Angelo est un journaliste qui s’est « infiltré » dans l’industrie du porno afin d’écrire un livre sur le sujet. Certaines abolitionnistes relaient son travail pour montrer les violences misogynes qui sont monnaie courante dans le milieu.

Ne vous méprenez pas, bien qu’il ait contribué à révéler ces violences, cet homme n’est pas un allié car il est réglementariste. Son but ? Vous faire croire qu’il existe du “bon porno” et du “mauvais porno”. Cette idée entre évidemment en totale contradiction avec les valeurs des féministes abolitionnistes pour qui le porno “éthique” n’existe pas.

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  • Dans toutes ses interviews, Robin affirme que pour lui, il faut “réglementer” cette activité, et non “l’interdire”. Il soutient qu’il faut créer des lois, encadrer et protéger les “actrices”. Ce sont exactement les mêmes arguments que ceux que martèlent les associations comme le STRASS, qui soutiennent qu’il existerait une différence entre les prostituées “forcées” et les prostituées “consentantes”.
  • Dans ce débat, l’une des cartes maîtresses des réglementaristes, c’est de brouiller les définitions du viol et du proxénétisme, en communiquant de manière à les rendre toujours plus confuses.
  • Par exemple, la productrice de porno Nikita Bellucci s’est réjouie sur son compte twitter de l’arrestation pour viol et proxénétisme de son collègue Pascal OP, proclamant candidement qu’il faut faire le ménage dans cette industrie. Difficile de croire en sa sincérité quand on sait par ailleurs qu’elle et son mari étaient au courant des faits depuis longtemps sans jamais les avoir dénoncés… Par cette déclaration, on a plutôt l’impression que Bellucci brandit cet exemple sordide afin de mieux se dissocier du portrait caricatural du proxénète usant de violence pour contraindre physiquement des femmes à se prostituer, renforçant ainsi la croyance archaïque que le viol ne se définit que par la violence.

Les définitions juridiques du viol et du proxénétisme sont pourtant très claires :

« Le proxénétisme est le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit :
1° D’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui ;
2° De tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution ;
3° D’embaucher, d’entraîner ou de détourner une personne en vue de la prostitution ou d’exercer sur elle une pression pour qu’elle se prostitue ou continue à le faire.”


Quant au viol, il est défini par le code pénal comme

« Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise ». 

Le consentement n’est pas mentionné.

  • Cette notion, souvent invoquée par les féministes qui veulent combattre le viol, mais aussi par les défenseurs du système prostitutionnel, est problématique. En effet, quand on connait le sujet de la prostitution et du porno, il devient évident que le consentement est monnayable, manipulable – notamment lors d’une situation d’emprise, qu’il est conditionné par notre construction sociale basée sur des stéréotypes sexistes ou encore, qu’il peut être la conséquence de l’excitation traumatique.

    Il est clair que les réglementaristes brandissent le consentement pour vous faire oublier la contrainte qui amène les femmes à dire oui, un oui derrière lequel se cache tout un système de domination et de pression : le patriarcat, le capitalisme.
  • C’est dans la nature même de la porno-prostitution d’acheter le oui de ses victimes, de les rendre consentante, suggérant par là même qu’elles sont seules responsables et d’utiliser cela pour les empêcher de dénoncer la violence intrinsèque de cette activité.

Interview Konbini
  • Mais revenons-en à Robin. Il fait le récit, dans une récente interview sur Konbini, du sexisme et des violences dont il a été témoin sur les tournages des sociétés Jacquie & Michel et Dorcel auxquels il a assisté. Il raconte notamment comment les producteurs manipulent les femmes pour les forcer à “consentir” à certaines pratiques, par exemple, en les prenant par surprise au cours de la scène, puis en insistant, souvent pour imposer une sodomie. 

Robin affirme clairement : “les actrices n’ont pas la possibilité de dire non”. Il décrit donc des viols, mais sans jamais prononcer ce mot. Il cite également les raisons qui poussent les femmes qu’il a rencontrées à faire du porno : besoin d’argent, se sentir valorisée, faire plaisir à un petit ami…

On a donc un homme manifestement conscient des dégâts que provoque le porno pour les femmes. Il serait facile, pour un public non averti, d’y voir quelqu’un de bien intentionné, désireux de dénoncer une situation injuste et de faire changer les choses…

  • L’interview commence à devenir problématique lorsqu’il reconnaît, avec un mélange de gêne et d’amusement, avoir participé à certaines scènes. Il se défend cependant d’avoir tourné des scènes de pénétration, qu’il présente comme les plus dangereuses pour les femmes. Une manière insidieuse d’atténuer la violence du bukkake, thème de la scène sur laquelle il admet avoir fait une apparition. Le bukkake est une pratique très populaire dans le porno qui consiste à éjaculer en groupe sur le corps d’une femme, souvent son visage ou alors ses seins. Le but de cette pratique est très clairement d’utiliser les femmes comme des “récipients”, de les humilier et de les salir.

Au début de l’interview, Robin se présentait comme pro-féministe et expliquait avoir eu l’idée de s’infiltrer dans l’industrie porno car il s’est senti perturbé par la contradiction que présentait le fait de regarder du porno qu’il identifiait comme dégradant pour les femmes. Or, lorsqu’il l’évoque, la pratique du bukkake semble pourtant lui paraître acceptable, bien qu’il n’entre pas dans les détails et passe rapidement sur cette question.

C’est à la fin de l’entretien qu’il devient évident que sa critique apparente de la violence sexiste dans le porno est très superficielle. En effet, il termine par dire que, selon lui,

le porno est juste un miroir de la société et ceux qui veulent le censurer veulent faire disparaître le miroir comme si ça allait détruire l’image qu’il renvoie d’eux.

On note l’emploi du mot “censure”, terme péjoratif qui désigne une “limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d’expression de chacun”. 

En parlant de censure, il présente le porno sous l’apparence d’une fiction, une simple œuvre cinématographique, un moyen artistique d’exprimer sa créativité. C’est la technique favorite des pornographes pour occulter le fait que, contrairement aux films d’action dans lesquelles les scènes de violences sont produites par effets spéciaux et jeu d’acteur, les “actrices” porno subissent réellement les sévices qui leurs sont infligés : étranglement, coups, pénétrations provoquant déchirures anales et vaginales, etc…

Surprenant, de la part de Robin, de présenter les choses ainsi, après s’être donné tant de mal pour mettre en lumière le déséquilibre de pouvoir entre les hommes et les femmes dans cette industrie et les dégâts physiques qu’engendrent les pénétrations répétées et autres violences qui sont infligées aux “actrices”.

L’ambiguïté de son positionnement nous saute donc aux yeux avec cette déclaration finale.

  • Si on résume, la porno-prostitution serait donc un haut-lieu de violence misogyne, cependant, la solution ne serait pas de “censurer” cette violence, mais de tenter d’améliorer les conditions de “travail” des “actrices”. Il en revient finalement au mythe du “bon” porno et du “mauvais” porno, du “bon” proxénétisme et du “mauvais” proxénétisme, etc…

Pour faire passer cette idée – dont dépendent d’immenses profits pour l’industrie pornographique ainsi que le maintien d’un privilège masculin archaïque, la stratégie de Robin d’Angelo est la suivante : il commence par dénoncer des violences qui ne peuvent plus être niées maintenant que la parole des survivantes de la porno-prostitution se libère, faisant croire qu’il se range du côté de ces dernières, avant de conclure que la solution réside dans une meilleure réglementation du secteur pornographique.

Il est frappant de voir que tous les médias qui ont traité de l’affaire Jacquie & Michel ont choisi précisément le même angle.

  • Le 11 septembre 2020, le journal 20 minutes publiait le témoignage de Karima, l’une des premières victimes de Jacquie et Michel à avoir parlé.


A lire : « Ils m’ont salie ! Ils m’ont imposé des trucs que je ne voulais pas ! »

  • A peine quelques jours plus tard paraissait dans ce même quotidien un second article contenant plusieurs nouveaux témoignages de survivantes parmi les dizaines qui ont suivi celui de Karima. Les faits de violences psychologiques et sexuelles relatés par ces femmes faisaient froid dans le dos, mais le journaliste est tout de même parvenu à conclure son article… en faisant la promo d’Onlyfans, présentée comme une plateforme plus “sûre” pour celles qui voudraient se lancer dans le “travail du sexe”.

A lire : ONLYFANS : Nouvelle plate-forme d’exploitation sexuelle

  • Quant au magazine Elle, il publie dans le numéro du 18 septembre un article en double page intitulé “porno mais réglo”, dans lequel sont longuement vantés les mérites du porno dit “féministe” ou “éthique”. Cet article n’évoque qu’à demi-mots les “abus, trop fréquents dans le milieu du X”, sans un mot pour les victimes, et présente la solution comme de meilleurs salaires, “un environnement plus humain, et surtout mieux encadré”. Ici, l’argument principal en faveur de ce type de “porno”, c’est que les femmes sont de plus en plus nombreuses à en consommer et qu’il faut bien-sûr répondre à cette demande.

Nulle part, nous n’avons pu lire que les tentatives pour réglementer l’activité prostitutionnelle ont toujours échoué, ni que les études ont prouvé que les pénétrations sans désir devant une caméra ou non constituent une violence en soi entraînant de graves conséquences physiques et psychologiques.

A lire : L’industrie du « sexe » veut vous garder confus à son sujet

  • Il est surtout frappant de voir avec quelle rapidité les médias ont détourné l’attention du public de ces révélations pour leur proposer instantanément une alternative présentée comme révolutionnaire. Le raisonnement de l’observateur est ainsi court-circuité avant que ne puisse s’imposer dans son esprit la conclusion que la porno-prostitution est du viol filmé, de par la contrainte que cela implique pour les “actrices”. Le viol est indispensable à la fabrication des images pornographiques demandées par les consommateurs.

    La parole des survivantes, désormais trop nombreuses pour être encore ignorées, est détournée de façon à faire passer ces témoignages pour une nouvelle vague de révélations dans la continuité de #metoo, les mettant sur le même plan que ceux des victimes de violences sexuelles dans le domaine du sport ou du cinéma par exemple. Comme si on pouvait protéger les “actrices” porno de la même façon que les patineuses artistiques et qu’il suffisait d’une prise de conscience pour que les viols cessent dans ce milieu.

La stratégie déployée par les défenseurs de la prostitution filmée, de Nikita Bellucci à la rédaction de Elle en passant par Robin d’Angelo, réside donc dans le fait de critiquer de façon superficielle le sexisme évident de ce milieu, de faire mine de s’indigner des violences révélées par les victimes comme si on les découvrait seulement, et d’agiter ensuite en guise de leurre le modèle du “porno éthique” afin d’éviter à tout prix la remise en question de l’industrie en elle-même.

Nous pouvons donc mesurer à quel point nous sommes encore loin des revendications portées par les féministes abolitionnistes et, en premier lieu, par les survivantes de la porno-prostitution.

[ voir campagne trafficking hub ]

CE QUE VEULENT LES SURVIVANTES :

Celles-ci réclament en effet la fin pure et simple de la marchandisation des corps sous toutes ses formes qui constitue le seul vrai moyen de faire cesser ces violences insupportables.

Pour cela, elles tentent d’informer le grand public sur les conséquences désastreuses des pratiques réalisées dans le porno, non seulement pour les “actrices”, qu’elles soient “consentantes” ou non, mais aussi pour l’ensemble de la société.

Elles insistent sur le fait que les contenus présentés comme “éthiques” ne sont qu’une arnaque, à la fois nouveau produit d’appel et façade pour blanchir une industrie qui ne cesse de s’enrichir sur la violence machiste la plus abjecte. 

Elles tentent de démonter la notion de consentement, car elles connaissent les mécanismes qui construisent ce fameux “consentement” à base de pression économique, de manipulation, de terrain traumatique et de constructions sociétales sexistes poussant les femmes à croire que leur valeur réside dans leur degré de “baisabilité”. Elles comprennent également que le “consentement” n’atténue en rien les conséquences physiques et psychologiques pour les femmes victimes de cette violence que constituent des rapports sexuels non désirés à répétition filmés et diffusés à grande échelle sans aucune possibilité de contrôle sur ces images pour le reste de leur vie.

Les féministes abolitionnistes appellent à une réelle réflexion sur ce que cela signifie pour l’ensemble de la société, tout particulièrement pour les nouvelles générations, d’accepter de remettre notre imaginaire et nos fantasmes entre les mains d’industriels avides de profits.

Enfin, elles alertent sur la dangerosité des lobbies qui tentent par tous les moyens de garder l’opinion publique de leur côté en utilisant des techniques de communication bien rodées, comme le montrent les exemples cités dans cet article. Toute proposition intermédiaire entre la situation actuelle et l’abolition totale de la porno-prostitution est une arnaque.


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