AMELIA TIGANUS : Survivante de la prostitution et Antispéciste.

« C’est dans les yeux d’une vache que j’ai lié le féminisme et l’antispécisme »

Je me suis rappelée que j’aimais les vaches; j’aime leurs yeux, leurs cils. A ce moment la, je me suis vue dans cet élevage. Si nous mettions des femmes à la place des vaches, cet élevage deviendrait une maison close.

Amelia Tiganus est née en Roumanie, mais c’est le Pays Basque qu’elle a ce jour pour maison. C’est à l’âge de 13 ans qu’elle a été violée. Victime de trafic sexuel, elle a vécu 5 ans emprisonnée dans le système prostitutionnel. Elle en est sortie et a laissé cela derrière elle il y a maintenant 12 ans. Elle est maintenant militante féministe ; mais également végane et antispéciste. C’est même plus particulièrement une guerrière. Une femme habile qui a réussi à sortir d’un chemin lent et rude.

Comment es-tu arrivée au Pays Basque ?

Je suis arrivée en Espagne et je suis venue ici pour la première fois au bout de trois mois. Tous les 21 jours, j’étais déplacée d’une maison de prostitution à une autre, et l’un de ces changements de lieu m’a amenée ici. Je me souviens avoir été touchée par les paysages du Pays Basque. J’avais l’impression d’être dans un autre pays. J’ai trouvé qu’ici les villages ressemblaient à des lieux comme l’on pouvait en lire dans les histoires. Il y a même du brouillard en juillet ! Cela m’a beaucoup émerveillée.

J’ai été piégée dans le système prostitutionnel pendant cinq ans, emmenée dans plus de 40 maisons closes et parfois renvoyée au Pays Basque. Au bout de cinq ans, ma tête et mon corps ont commencé à être submergés. Ce moment là, j’étais au Pays Basque. Aussi, j’ai alors décidé de rester ici. J’ai senti que c’était l’endroit idéal pour recommencer ma vie de zéro. J’ai quitté la maison close et j’ai commencé, trois jours plus tard, à travailler comme serveuse dans un bar ; j’y ai travaillé pendant 11 ans.

Jusqu’à ce que tu deviennes une militante abolitionniste. Comment as-tu décidé de franchir cette étape ?

J’ai commencé ce chemin quand j’ai rejoint le mouvement féministe. J’ai découvert le féminisme et pris conscience du pouvoir et de l’influence du patriarcat. Les questions que j’avais dans ma tête ont soudain trouvé des réponses, et toutes les pièces se sont finalement rassemblées. C’est à ce moment-là que j’ai arrêté de ressentir de la peur,  de la culpabilité et de l’embarras, j’ai commencé à me sentir en colère. Une grande rage. Pas tant à cause de tout ce que j’avais vécu, mais à cause de la façon dont je l’avais vécu. C’est ressentir cette peur, cette culpabilité et cette honte qui a créé cette colère en moi. Je me suis rendue compte que ces sentiments ne m’étaient pas destinés, et que je devais les partager avec l’humanité toute entière pour que toutes les personnes qui acceptent ces situations ressentent cette peur, cette culpabilité et cette honte.

Je me suis lancée dans un profond processus de réflexion, d’apprentissage et d’analyse des théories féministes ; ce qui m’a permis de me réconcilier avec moi-même. J’ai bien vu que je ne pouvais pas m’arrêter là, qu’il était de mon devoir éthique de travailler pour changer les choses.

Cette prise de parole publique et partager ton expérience t’ont-elles aidée dans ton processus ?

Je ne vois pas ma vie autrement. J’ai l’impression que je dois faire ce que je fais. On m’a déjà demandé si j’avais peur. Je la ressens occasionnellement parce que j’apparais en public et que je suis exposée. Mais je dois le faire. Je ne peux pas revenir en arrière. Toutes les souffrances que j’ai vécues ont désormais un sens.

Tu as dis que dans cette situation, pour continuer d’avancer et de rester en vie, tu deconnectais ta tête et ton corps. Cette période où l’on t’a opprimée a créé une rupture en toi. Cette rupture a-t-elle eu lieu avant d’atterrir dans la prostitution ?

Quand j’avais 13 ans, cinq hommes m’ont violée. C’est alors que ces processus de dissociation ont commencé. Mais ils ont aussi quelque chose à voir avec une situation antérieure. Ils ont quelque chose à voir avec le manque d’amour, à mon avis.

Je suis née dans une famille ouvrière ; nous n’avions pas de manque matériel, mais je vivais dans la pauvreté émotionnelle. En conséquence, j’ai toujours voulu montrer à mes parents que je méritais leur amour ; maintenant je comprends que mes parents ont fait ce qu’il était possible, mais la situation était difficile pour moi à l’époque.

Quand j’ai été violée, j’avais l’impression d’avoir laissé tomber mes parents, que je ne méritais vraiment pas d’être aimée par eux. Le pire pour moi a été que mes parents ne me croyaient pas. Je pensais que si je ne le disais à personne, personne ne le saurait et que j’allais passer à autre chose. Mais cela ne s’est pas produit. Ceux qui nous violent et nous humilient, ceux qui nous attaquent, le font pour montrer leur virilité, et ceux qui m’ont violée répandent ce qu’ils m’ont fait. Le viol est devenu systémique. Quand je quittais l’école, ils venaient me chercher. Les gens autour de moi m’ont rejetée parce que j’avais le « stigma de la pute ». J’ai été laissé de côté.

Le manque d’amour t’a-t-il amenée à avoir des contacts, à le rechercher avec d’autres animaux ?

Oui. Cet amour dont j’avais besoin, je l’ai ressenti quand j’étais avec les animaux. Je m’en fichais d’être avec un chien ou un chat, un cochon ou une vache. J’ai aussi toujours ressenti cet amour avec ma sœur ; elle ne m’a jamais jugée. Je me sentais aimée de mes sœurs et du reste des animaux.

Y a-t-il aussi eu une rupture dans ta relation avec les autres animaux ?

Je me suis récemment souvenu de cette rupture. Pour aller de l’avant, j’ai aussi retiré cela de ma mémoire. Mais récemment, je me suis souvenue de ma première relation avec les animaux. Quand j’étais enfant, je ne savais pas ce que je mangeais, je ne remarquais pas que les animaux qui étaient mes amis étaient après dans mon assiette. Quand je l’ai su, je ne voulais plus manger d’animaux ; c’était trop dur pour moi.


Mais ils m’ont forcée, et pour continuer, je me suis forcée à faire une différence entre nourriture et animaux. Et c’est exactement ce que font les proxénètes, les hommes : ils voient des femmes d’un côté, et des prostituées de l’autre. Et ces prostituées sont pour eux des objets vides, quelque chose dont ils peuvent se servir pour s’amuser. La même chose se produit avec les animaux.

De plus, comme tu l’as souligné, l’industrie consiste à créer et à vendre des produits dans les deux cas. Ces processus sont-ils similaires ?

Oui, clairement. Le processus est le même dans les deux cas. Ces deux industries qui oppriment les femmes et autres animaux avec le sourire, en toute liberté, représentent leurs produits vivants et en marche, en mouvement.


Ces industries essaient toujours de donner l’illusion, de faire croire qu’il ne se passe rien de mal dans ces domaines et que tout ce qu’elles font est sain. La réalité est cependant différente. La capacité de ressentir est la clé. En tant que féministe, mon intention est de construire un monde sans violence ni oppression. Comment puis-je y parvenir si nous piétinons d’autres animaux à notre tour ?

Quand as-tu lié antispécisme et féminisme ?

Quand j’ai pu à nouveau regarder une vache dans les yeux. Ce fut un grand moment pour moi. Je suis allée avec un ami visiter l’élevage de vaches d’un autre homme. Je me suis souvenue que j’aimais les vaches ; que j’aimais leurs yeux, leurs cils. Nous y sommes allé-es, et dès que nous sommes entré-es, j’ai ressenti beaucoup d’émotions.


De temps en temps, je pense au passé, et cela m’est arrivé ce jour-là. Je me suis vue dans cet élevage. Si vous mettez des femmes à la place des vaches, cet élevage devient un bordel. Les vaches sont sous contrôle, à tout moment ; elles sont exploitées à tout moment. Elles sont là dans un but précis. Et c’est la même chose pour les lieux de prostitution. On met toujours de la musique, la pornographie à la télé… J’ai encore regardé les vaches dans les yeux. Je ne pouvais pas le croire. J’étais déjà passée onze fois devant la ferme, mais je ne l’avais pas vue. Comme celle où celui qui passe devant un bordel, un lieu de prostitution. Il ne ressent rien car il décide de détourner le regard. Il ne pense pas à ce qu’il y a à l’intérieur.


À un moment de ma vie, j’ai dû décider si je devais continuer à faire partie de ce système de douleur et de souffrance ou si je devais agir de manière cohérente. C’est ainsi que j’ai commencé à devenir végétalienne.

Tu dénonces que la société d’aujourd’hui considère l’exploitation sexuelle des femmes comme normale. Penses-tu que la même chose se passe avec l’exploitation des animaux ?

Oui. Dans le cas des autres animaux, nous décidons de regarder ailleurs, sans penser à ce qu’il y a à l’intérieur.

Alice Walker dit que les animaux ne sont pas nés pour les humains, tout comme les femmes ne sont pas nées pour les hommes, ou que les noirs ne sont pas nés pour les blancs. Nous pensons encore de nos jours que le reste des animaux existe pour notre bien ; que les femmes existent au profit des hommes, selon le machisme.

Le spécisme et le machisme, après tout, ont la même logique dans le fond. Je parle à beaucoup d’amis spécistes au sujet de l’oppression des autres animaux, et ils utilisent les mêmes prétextes que les prostitueurs. Ils disent « consommer » de manière responsable. Mais ce n’est pas vrai; ils nous trompent. Le reste des animaux ne vit pas heureux, mais nous avons tout pris pour acquis ; c’est le but. Peu à peu, cependant, nous prenons des mesures pour changer cela. Le fait est qu’il est douloureux d’être conscient de la réalité.

Cela a-t-il été douloureux pour toi aussi ?

Cela a été difficile d’être consciente de la réalité, mais le chemin du véganisme ne signifie pas abandonner quoi que ce soit. C’est l’inverse, ce chemin mène à la libération. Ce chemin conduit à la rupture des schémas et des structures qui nous éloignent de notre humanité.

Les féministes qui t’entourent sont-elles prêtes à accepter ce discours ?

Avant d’entendre le message, de nombreuses personnes mettent leurs excuses habituelles sur la table. Et après tout, ce sont les mêmes excuses que les hommes mettent autour du machisme. J’essaie d’être patiente car je sais que les femmes sont des alliées, et il est clair que nous, féministes, sommes plus proches de l’antispécisme que d’autres mouvements.

Le mouvement antispéciste devrait-il également travailler pour éliminer le machisme ?

Oui, sans aucun doute. Je pense que c’est pour ça qu’il y a des affrontements entre les deux mouvements. Ils peuvent avancer main dans la main ; ils ont tout en commun, mais des mesures doivent être prises pour éliminer les attitudes et les activités sexistes dans le mouvement anti-spéciste.

Lorsque tu as été prise dans le système prostitutionnel, tu as dit que ta capacité à ressentir était également reniée. As-tu senti que ton humanité était reniée ?

Oui. Le système nous a transformées en objets vides. Et le spécisme fait de même avec les autres animaux. Nous devenons un produit. Ils ignorent notre personne et nous devenons des objets vides. Dans le domaine de la prostitution, par exemple, nous utilisons beaucoup de maquillage. C’est une façon de s’habiller pour nous, en quelque sorte. Nous sommes constamment nues, et en nous peignant le visage, nous essayons de protéger notre être. Et cela fonctionne. Si les hommes pouvaient voir notre vrai visage, nos visages et regards d’enfants, ils ne pourraient pas faire ce qu’ils font. La même chose se produit avec les autres animaux. On ne voit pas leur vraie nature, leur bonheur, on ne voit pas comment ils cherchent des caresses, leurs caractères et leurs personnalités. Sinon, ils ne pourraient pas faire ce qu’on leur fait.

Te rendaient-ils différente ?

Oui. Je devais pendant 24 heures faire ce qu’ils voulaient que je sois. De la même façon, nous ne permettons pas aux autres animaux de montrer leur caractère et qui ils sont. Ils sont ce que nous voulons qu’ils soient.

Comment gères-tu tous ces processus de destruction ? Comment s’est passé le processus de retrouvailles avec toi-même ?

Les pas que j’ai réalisés vers l’antispécisme m’ont aidée. Il a été bon pour moi d’être consciente de ces connexions entre les réalités. Il est clair qu’il est difficile d’être consciente de situations comme celles-ci, et cela m’a coûté cher de me reconnecter avec le monde extérieur. Quand ils m’ont violée, ils ont détruit mon humanité et m’ont transformée en objet. J’ai dû aller dans l’autre sens pour redevenir humaine. Et c’était très dur. J’ai quitté le système prostitutionnel il y à douze ans. Mais en soi, je dois préciser que je n’en suis sortie que de manière physique. Je travaille toujours pour m’en sortir. C’est un travail que je réalise tous les jours, et je reviens à ma vie tous les jours, d’une manière ou d’une autre. Un jour je découvre une émotion, et un autre jour un goût.


Être consciente du spécisme m’a également aidée en cours de route. En établissant ces liens, j’ai acquis les outils pour aller de l’avant. J’ai été une être opprimée, d’une part ; opprimée dans une autre sphère. J’ai essayé de me mettre à la place de l’autre et cet exercice m’a été très utile et riche.

Sortir de la violence et revendiquer de prendre soin de soi ?

Nous devons mettre les soins au centre. Nous devons prendre soin de nous-mêmes, nous devons prendre soin des autres et les animaux de même. Si nous ne le faisons pas, il en sera fini de nous.

Comment vas-tu maintenant ?

Je vais bien maintenant. Je travaille chez Feminicidio.net depuis 2015. Je coordonne la plateforme de formation en ligne. Je suis également le coordinatrice d’autres cours. Je milite au sein de l’association Emargi. Avec Angelica Velasco, nous avons préparé un cours antispéciste. Il est important de relayer leurs tromperies.


Ils nous vendent une vie, mais nous ne consommons que la mort ; l’industrie a un grand pouvoir. Seul l’argent compte, et tout est en leur faveur : les ressources, les médias, tout. Ils construisent le monde à leur mesure, et nous ne faisons rien. Il est temps de le réaliser.

  • Traduction d’une interview de NOR

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